2010 - 39

Discrimination et exclusion (2010)

Pour une approche processuelle des discriminations : entendre la parole minoritaire

Christian Poiret
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 5-20

Résumé de l’article

Les discriminations peuvent être abordées de manière complémentaire, en tant qu’actes intentionnels, que résultats ou que processus. Le poids des logiques juridico-administratives dans la reconnaissance de ce phénomène en France à partir de la fin des années 1990, a eu pour conséquence un enfermement de la question dans une logique du procès et une focalisation sur les deux premiers types d’approche au détriment du troisième.

Cet article plaide donc pour une réévaluation du statut de la parole minoritaire permettant une approche processuelle qui lie, dans l’analyse, les pratiques discriminatoires et les différents rapports sociaux qui les produisent et qu’elles expriment. Cette démarche est susceptible de faire apparaître les mécanismes objectifs récurrents qui sont au cœur des dynamiques de minorisation aboutissant à la production d’individus et de groupes racisés. Mais cette sociologie compréhensive permet aussi de commencer à ouvrir la « boite noire » du racisme, en ne se contentant pas de constater des phénomènes discriminatoires ou ségrégatifs et en interrogeant ce que font les acteurs confrontés à ces processus : comment ils les interprètent, comment ils s’y adaptent et comment ils y résistent, ouvrant ainsi la question du changement social.

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La discrimination des étrangers au guichet

Alexis Spire
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 21-30

Résumé de l’article

Dans le domaine de l’immigration, l’imprécision des critères juridiques a toujours laissé une grande marge de manœuvre aux services chargés de les appliquer. A partir d’une enquête ethnographique, cet article montre que l’existence de discriminations peut découler des interprétations du chef de bureau ou des réactions des agents subalternes à ses instructions. La décision de celui ou celle qui instruit le dossier peut varier selon sa place dans l’organisation du travail, son ancienneté dans le poste ou sa trajectoire sociale. Contrairement à une idée largement répandue, les discriminations ne dépendent pas exclusivement des options politiques ou morales des agents. Dans un contexte d’intensification des cadences, les préférences des agents pour telle catégorie d’étrangers sont davantage liées à des considérations relatives à l’organisation du travail et aux possibilités d’en atténuer la pénibilité.

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Faut-il en finir avec le concept de racisme institutionnel ?

Valérie Sala Pala
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 31-47

Résumé de l’article

Dans cet article, nous montrons d’abord comment l’invention du concept de racisme institutionnel a renouvelé les conceptualisations du racisme et donné lieu au développement de recherches fécondes sur les mécanismes institutionnels produisant des inégalités ethniques. Nous mettons ensuite en évidence une série de faiblesses analytiques qui rendent ce concept problématique et obligent à le repenser. Nous proposons alors d’élaborer un nouveau cadre conceptuel en vue d’étudier la contribution des institutions à la reproduction des inégalités ethniques dans les sociétés contemporaines. Selon nous, ce cadre conceptuel doit faire une place à un concept de racisme institutionnel redéfini dans un sens plus restrictif et l’articuler à d’autres concepts permettant d’embrasser l’ensemble des mécanismes contribuant à la reproduction des inégalités ethniques. Bref, il s’agit de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain et de repenser la place à donner à un concept qui depuis quarante ans a été porteur d’une grande force programmatique, mais aux dépens de la valeur analytique.

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La carte de retraité : visa amélioré ou permis de circulation ?

Atmane Aggoun
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 49-54

Résumé de l’article

Depuis la loi du 11 mai 1998, les retraités étrangers ont droit à un nouveau titre de séjour ayant pour objectif de leur faciliter les allers-retours entre leur pays d’origine et la France. Il est en effet précisé, à l’article 18 bis de l’ordonnance du 2 novembre 1995 modifié, que l’étranger qui a établi ou qui établit sa résidence habituelle hors de France bénéficie sous certaines conditions, à sa demande, d’une carte de séjour portant la mention « retraité». Cette carte valable dix ans et renouvelée de plein droit, permet d’entrer à tout moment, sans visa, sur le territoire français. Cette carte est rarement demandée, même «boudée», car si elle présente un intérêt dans certains cas, elle induit pour nombre de retraités un recul des droits aux prestations sociales françaises.

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« Qui tient la femme tient tout » (Jules Ferry, 1870). Le contrôle de l’immigration familiale algérienne dans la France des Trente glorieuses

Muriel Cohen
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 55-69

Résumé de l’article

A partir de l’indépendance algérienne, les services administratifs en charge de l’immigration cherchent à limiter les arrivées sur le territoire français des familles algériennes, considérées comme « inassimilables ». La procédure dérogatoire instaurée en 1962, à l’issue des accords d’Evian, censée favoriser les Algériens par rapport aux autres étrangers, est détournée de son sens originel. Les conditions réglementaires d’introduction des familles algériennes sont nettement complexifiées par le biais de circulaires ministérielles. Les critères exigés des « chefs de famille » algériens, notamment concernant le logement, rendent le regroupement familial accessible uniquement aux plus favorisés socialement. Les agents en charge de l’instruction de ces dossiers sont prédisposés par leurs origines coloniales à manifester un certain zèle dans la mise en œuvre de cette politique. Celle-ci, combinée aux mesures spécifiques de contrôle des Algériens aux frontières, explique la faiblesse du nombre d’arrivées de familles algériennes en France entre 1962 et 1972, comparée à celles des autres nationalités.

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Habitus républicain et traitement de la discrimination raciste en France

Mireille Eberhard
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 71-83

Résumé de l’article

Ce texte s’attache à analyser l’influence du contexte républicain sur l’énoncé et la prise en charge de plaintes pour discriminations racistes. Basé sur des observations et des entretiens effectués dans le cadre d’instances d’accueil, de recueil et de traitement de plaintes individuelles, il aborde les processus que l’interaction d’accueil donne à voir : stratégies de présentation de soi, stratégies de dénonciation mais aussi d’invalidation de la discrimination. Il s’intéresse particulièrement à la manière dont ces processus discursifs dévoilent un habitus républicain qui structure la compréhension et le traitement de la discrimination raciste en France.

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Immigration et discrimination dans le sport. Les catégories à l’épreuve du terrain

William Gasparini
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 85-91

Résumé de l’article

Appliquée à l’espace sportif, la discrimination est une de ces questions non questionnées du débat public qui risque de s’imposer au chercheur à travers les catégories du langage ordinaire et du discours journalistique. Des buts de Rachid Mekloufi à ceux de Zinedine Zidane, les exemples français ne manquent pas pour attester de l’enchantement que provoque le « corps-diaspora » de nos excellences sportives. Mais la réalité de la pratique sportive « ordinaire » des populations d’origine immigrée est parfois différente : discriminations dans l’accès à certains clubs, racisme dans les stades, sport « entre soi », exclusion des filles des quartiers populaires. Comme toute croyance, celle du « sport qui intègre les immigrés » atteste d’une efficacité symbolique car elle se fonde sur des figures de la réussite dans le sport de haut niveau. La rupture avec les catégories construites par les acteurs du sport, les journalistes et les essayistes nécessite une confrontation au terrain et notamment une analyse de la pratique sportive « ordinaire », loin des effets du champ politique tendant soit à valoriser le « multiculturalisme sportif » dans le sport de haut niveau soit à mettre en exergue le « communautarisme sportif ». L’article a pour objet d’approcher sociologiquement la question des discriminations dans l’espace sportif en discutant, à partir d’exploitations secondaires d’enquêtes, la pertinence des catégories savantes et pratiques mobilisées pour rendre compte de ce phénomène.

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Immigration, relations familiales et rapports à l’Ecole

Abdelali Kerroumi
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 95-101

Résumé de l’article

L’auteur montre que tout ne se joue pas dans la transmission intergénérationnelle, mais que des processus internes à la fratrie produisent des effets sur les itinéraires sociaux. Ainsi, le rapport éducatif et scolaire qu’un père va adopter avec un fils généralement cadet dépend non seulement des résultats des rapports qu’il a eus avec ses propres enfants aînés, mais aussi et surtout des rapports socioprofessionnels avec ses propres frères. Ce positionnement hiérarchique « subjectif » influe sur les rapports intergénérationnels. En interrogeant tous les membres d’une même famille, l’auteur a ainsi disposé de matériaux complets qu’il a mis en parallèle ou croisés pour dégager des relations privilégiées dans la famille, qui se développent de manière inégale entre les membres d’un même groupe, et encore plus au niveau de la même fratrie. On choisit différemment ses prédécesseurs en fonction du sexe et du rang dans la fratrie. Il montre la complexité des rapports à l’intérieur de la famille, qui ne sont pas faciles à démêler, et pressent des axes relationnels privilégiés par lesquels les transmissions inégales s’opèrent.

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Note de lecture

n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 103-105

Atmane Aggoun (dir.), Enquêter auprès des migrants. Le chercheur et son terrain, Paris, L’harmattan (coll. Logiques sociales), 2009


Par Guénolé Labéy-Guimard (EHESS, CEIFR)

Publié sous la direction d’Atmane Aggoun, l’ouvrage Enquêter auprès des migrants. Le chercheur et son terrain propose une réflexion autour de sept contributions qui cherchent à définir les écueils et les difficultés que présente un travail de terrain auprès de migrants. Cet ouvrage vise à démêler la « mise en jeu » particulière entre l’enquêteur et l’enquêté propre à la sociologie des migrants. Atmane Aggoun rappelle en introduction qu’il n’y a pas d’enquête pure mais au contraire que celle-ci dépend toujours d’une relation singulière. L’enjeu de l’ouvrage sera de définir le type de relations d’enquête auxquelles sont confrontés les chercheurs travaillant sur la migration.

« La position du chercheur durant l’enquête est donc une donnée de base de la recherche, dans la mesure où elle influe sur la manière dont celui-ci construit petit à petit son objet de recherche et son point de vue sur cet objet, ainsi que le type de données recueillies, leur origine et leur quantité, c’est-à-dire, très directement, les résultats de la recherche » (p. 38). Pour le travail d’enquête auprès des migrants, il existe deux types de positions de recherche : soit le chercheur appartient au groupe qu’il étudie, soit il lui est étranger. Les différentes contributions peuvent ainsi se répartir en deux catégories. D’un côté, nous trouvons les problèmes que rencontre le chercheur lorsque son identité est similaire avec l’enquêté ; de l’autre côté se rangent les contributions soulevant les problèmes apparaissant lorsqu’il n’appartient pas au groupe étudié.

Abordons d’abord les contributions où le chercheur partage la même origine que ses enquêtés. Francisca Sirna montre dans sa contribution comment elle a dû prouver son « italianité » en évoquant par exemple les beautés et les bons côtés du pays d’origine afin de mettre en confiance les migrants d’origine italienne qu’elle a interrogés. Cependant, bien qu’italienne, la chercheuse a rencontré des difficultés relatives au décalage de classe sociale et de génération avec ses enquêtés. Elle parle d’une « distance » qui fut difficile à atténuer compte tenu de ses diplômes et de sa bonne maîtrise du français. La complicité s’est installée dès lors qu’elle évoqua ses propres problèmes lors de son installation en France. Nathalie Oria évoque une situation similaire dans sa contribution relative à l’immigration des femmes. La plupart de ses enquêtées n’ont accepté de lui parler qu’après avoir su que la chercheuse avait vécu un parcours similaire au leur. Toutefois, la proximité migrants/ chercheur se joue parfois sur des nuances très subtiles. En effet, il ne suffit pas d’être issu du même pays d’origine, il faut aussi provenir de la même région. Francisca Sirna fut confrontée au contentieux entre le piémont et les italiens méridionaux marquant ainsi une méfiance entre elle, italienne méridionale, et ses enquêtés issus du Piémont. Pareillement, Atmane Aggoun, dans sa recherche sur l’aménagement des habitations des familles algériennes immigrées, fut confronté à un problème similaire. Ne maîtrisant pas le dialecte des régions algériennes d’où provenaient ses interlocuteurs, il fut parfois exclu de l’entretien lorsque ses enquêtés utilisaient entre eux un dialecte alors qu’ils parlaient parfaitement le français et l’arabe. Cela montre la difficulté d’établir un lien de confiance tout en soulignant les possibilités que les enquêtés ont de cacher ou voiler des informations à l’enquêteur. Vaincre la méfiance des migrants constitue le premier et principal obstacle à franchir. La connaissance de la langue est un élément capital pour y parvenir. Partager la même origine facilite le processus d’acceptation du chercheur : « Ce processus [l’acceptation de l’enquêteur] est le résultat de fréquentations et d’un lien affectif qui s’est tissé au fur et à mesure des deux côtés. Cette proximité sociale, vraie ou supposée, mais en tout cas perçue en tant que telle par les enquêtés, a permis l’instauration d’un sentiment de confiance. De ce fait, les entretiens, n’ont pas été perçus comme une imposition, mais au contraire comme un échange entre compatriotes » (p. 29).

Néanmoins, la proximité entre le chercheur et ses enquêtés peut aussi dévoyer l’enquête si le chercheur s’identifie avec son terrain sans instaurer une distance suffisante. Nathalie Oria relate son expérience dans laquelle « l’histoire commune que nous partagions rendait délicate la mise à distance. J’avais le sentiment, comme Bourdieu l’explique dans La misère du monde, d’être “embarquée”, attirée dans une tentative de socio-analyse à deux » (p. 151). Le chercheur peut aussi traverser une autre complication, comme en témoigne Olga Bronnicova, lorsqu’il se trouve lui-même tiraillé intérieurement entre deux cultures et qu’il ne sait plus définir l’endroit où il se trouve, pris dans les interrogations de ses propres contradictions.

Le second axe du livre est constitué par des contributions dans lesquelles le chercheur ne partage avec ses enquêtés aucun marqueur identitaire (ethnie, génération, genre, statut social). Se pose alors la question des stratégies à mettre en place sur le terrain pour franchir ces frontières, obtenir des informations, instaurer une confiance et se dégager de situations parfois délicates. En effet, lors de son enquête dans le milieu d’affaires franco-nigérien, Marjolaine Paris nous rapporte qu’elle fut très régulièrement prise à partie par ses interlocuteurs lorsqu’elle leur demanda de caractériser la culture française puis la culture nigériane : « Je suis souvent prise à partie au nom de cette ethnicité par des affirmations du type “vous les français, vous êtes comme ça” lorsqu’il s’agit de nigérians, ou “vous savez aussi bien que moi qu’il sont comme ça” lorsqu’il s’agit de français parlant des nigérians » (p. 51). Marjolaine Paris met en parallèle les frontières sociales et ethniques. Selon elle, il s’agit d’un problème similaire. Le sociologue doit alors opérer un travail afin de se détacher de sa nationalité ou de son statut social. Il doit le mettre à distance lors de ses entretiens, le désamorcer afin que cela n’altère pas la relation d’enquête et les données qui s’en suivent. Il ne s’agit donc plus d’établir une complicité par affinité identitaire mais d’objectiver explicitement l’identité du chercheur afin de s’en distancier. Quel que soit le chercheur, l’enquête auprès des migrants nécessite donc un travail sur les éléments identitaires du chercheur.

Une question guide le lecteur tout au long de l’ouvrage : quelle est la spécificité de l’enquête auprès des migrants ? Atmane Aggoun remarque que la venue d’un enquêteur au sein de l’intimité des familles algériennes est souvent peu appréciée, mais cela n’est pas une spécificité des familles immigrées. Les autres difficultés qu’il rencontra ne découlent pas spécifiquement des phénomènes liés à la migration, mais se retrouvent dans la population française en général. Par ailleurs, tout comme Leyla Sall, Olga Bronnicova développe des outils conceptuels importés d’un autre champ sociologique, reliant ainsi son enquête à la théorie des réseaux mise au point par Mitchell J. Clyde. Cela montre qu’il existe aussi de nombreuses perspectives et problèmes partagés par tous les terrains sociologiques.

Par ailleurs, il convient de préciser que toutes les contributions s’appuient sur des démarches qualitatives et qu’aucune ne fait part de recherches quantitatives concernant les migrants. Or, toutes les remarques énoncées dans l’ouvrage s’appliquent par nature à la démarche qualitative qui est par définition circonstanciée en fonction de l’échange humain et singulier entre l’enquêteur et l’enquêté.

Une autre dimension reste implicite tout au long des différentes contributions. Indépendamment des problèmes de terrain liés à la langue ou à l’identité du chercheur, l’enquête auprès des migrants s’inscrit dans un contexte social où l’immigration constitue un thème particulièrement délicat. Il s’agit d’une part d’un enjeu politique fort dans la société et, d’autre part, d’un domaine auquel est lié bien souvent des souffrances vécues par les migrants. Cet aspect caractéristique de la sociologie des migrants est un élément essentiel à considérer pour aborder tout travail de terrain sur ce thème.

Au fil de terrains allant du Niger à l’Italie en passant par les familles algériennes vivant en France, l’ouvrage collectif Enquêter auprès des migrants retrace donc les spécificités et les difficultés du travail de recherche sur ce thème complexe et délicat. Une large partie de l’appréhension du travail d’enquête se trouve dans les marqueurs identitaires partagés ou non entre l’enquêteur et le migrant interrogé. Le chercheur doit construire et définir sa place au sein de son terrain : en fonction de cette place, il sera perçu de manière différente par ses interlocuteurs, et par là-même le discours qui lui sera tenu pourra être différent. Ce livre appelle une comparaison du travail d’enquête auprès des migrants avec d’autres terrains de recherche afin de mieux en dégager les spécificités et d’ouvrir ce questionnement aux autres champs de la sociologie

   
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