la fabrication d’une revue

« Le trentième numéro de Regards Sociologiques, qui est aussi son quinzième anniversaire, est une bonne occasion pour revenir sur les orientations de la revue.

Si une revue de sociologie concentre dans un espace restreint une volonté, manifestée dans les recherches les plus avancées, de comprendre le monde social, elle est aussi un “objet” qui dépend des contraintes qui s’exercent tout au long d’un processus de fabrication et, à ce titre, soumise aux mêmes conditions que n’importe quelle autre entreprise de presse et d’édition.

Regards Sociologiques ne serait pas si un gouvernement socialiste, il y a plus de quinze ans, n’avait décidé de faire un effort financier pour un enseignement supérieur bien mal loti et si Vincent Courtillot alors directeur de la mission recherche au ministère n’avait envisagé d’affecter un financement aux formations doctorales naissantes. Dans ces conditions la formation doctorale de sciences sociales de l’université de Strasbourg II s’est vue attribuer la somme de soixante mille francs ; somme ridiculement faible si on la compare aux montants affectés à une équipe sportive ou à un laboratoire d’une entreprise privée mais somme très élevée, miraculeuse même, pour des universitaires sans cesse entravés dans leurs initiatives par le manque de moyens, habitués en somme à faire avec peu. Avec le quart du montant des crédits de la formation doctorale il devenait possible de lancer une revue.

Les débuts ont été difficiles : les auteurs en 1990 étaient loin d’utiliser au mieux l’informatique, nombre d’articles étaient soit manuscrits soit dactylographiés ce qui entraînait des coûts et des délais de mise en forme élevés. Dans une deuxième période, à la suite de compressions budgétaires et de réorganisations administratives les crédits accordés à la formation doctorale ont considérablement diminué (de soixante mille francs à vingt mille environ) mais la baisse des crédits affectés à la revue a été compensée par l’extension de l’usage de l’ordinateur dans les groupes intellectuels : le montant des frais de “saisie” et de “formatage” diminuaient ainsi considérablement. Dans ces conditions Regards Sociologiques a pu continuer d’exister.

Aujourd’hui si les conditions de fabrication se sont améliorées (l’imprimerie intégrée de l’université - une des rares imprimeries qui, à la suite d’une prise de position claire au sein du conseil d’administration, n’a pas été “externalisée” - bénéficie de machines très sophistiquées permettant de réduire les coûts et les délais de fabrication) les conditions de diffusion par contre se sont détériorées : les envois ne sont plus pris en charge mais facturés au tarif postal en vigueur (sans réduction puisque le nombre d’exemplaires ne l’autorise pas) et surtout il n’est plus possible d’effectuer une distribution d’exemplaires gratuits puisque, l’Université devant collecter la T.V.A., tous les “produits” qui en “sortent” doivent être vendus. Pour le dire autrement, à terme Regards Sociologiques devrait être une affaire si ce n’est rentable au moins en équilibre. Gageure impossible dans un contexte qui est loin d’être favorable à la lecture de revues de sciences sociales : les étudiants et les chercheurs qui devraient former le gros des lecteurs sont rarement abonnés. Pour le moment Regards Sociologiques paraît grâce à la subvention que lui verse le Centre de Recherches et d’Etudes en Sciences Sociales et grâce au temps donné sans compter par le secrétariat de la faculté des sciences sociales et par des bénévoles qui assurent les tâches répétitives mais nécessaires de transport des caisses, d’étiquetage, de collage d’enveloppes…

Mais Regards Sociologiques ne serait pas si Pierre Bourdieu n’avait lancé et réussi le projet de faire vivre un intellectuel collectif à travers les Actes de la Recherche en Sciences sociales auxquels Regards Sociologiques est un hommage en actes. Dans ces conditions, Regards Sociologiques se veut, sur le modèle des Actes , une aventure qui repose sur la volonté de permettre à de jeunes chercheurs de faire connaître leurs travaux en les adossant et les confrontant aux productions de chercheurs confirmés. Regards Sociologiques peut ainsi, grâce à ce réseau d’auteurs que Pierre Bourdieu appelait “un collège invisible”, tendre vers la réalisation d’un projet intellectuel : affirmer l’existence et l’efficacité d’une connaissance sociologique rigoureuse, soucieuse de cumulativité, peu encline à se soumettre aux aléas de modes essayistes, attachée à analyser les causalités et les déterminations du monde social et leurs effets mais aussi d’une sociologie ouverte sur les thématiques et méthodes nouvelles et sur les autres disciplines des sciences sociales. »

Christian de Montlibert
in Regards Sociologiques, n°30, 2005, pp. 1-2