Note de lecture
n°39 (2010) Discrimination et exclusion
pp. 103-105
Retour au sommaire du numéro
Atmane Aggoun (dir.), Enquêter auprès des migrants. Le chercheur et son terrain, Paris, L’harmattan (coll. Logiques sociales), 2009
Par Guénolé Labéy-Guimard (EHESS, CEIFR)
Publié sous la direction d’Atmane Aggoun, l’ouvrage Enquêter auprès des migrants. Le chercheur et son terrain propose une réflexion autour de sept contributions qui cherchent à définir les écueils et les difficultés que présente un travail de terrain auprès de migrants. Cet ouvrage vise à démêler la « mise en jeu » particulière entre l’enquêteur et l’enquêté propre à la sociologie des migrants. Atmane Aggoun rappelle en introduction qu’il n’y a pas d’enquête pure mais au contraire que celle-ci dépend toujours d’une relation singulière. L’enjeu de l’ouvrage sera de définir le type de relations d’enquête auxquelles sont confrontés les chercheurs travaillant sur la migration.
« La position du chercheur durant l’enquête est donc une donnée de base de la recherche, dans la mesure où elle influe sur la manière dont celui-ci construit petit à petit son objet de recherche et son point de vue sur cet objet, ainsi que le type de données recueillies, leur origine et leur quantité, c’est-à-dire, très directement, les résultats de la recherche » (p. 38). Pour le travail d’enquête auprès des migrants, il existe deux types de positions de recherche : soit le chercheur appartient au groupe qu’il étudie, soit il lui est étranger. Les différentes contributions peuvent ainsi se répartir en deux catégories. D’un côté, nous trouvons les problèmes que rencontre le chercheur lorsque son identité est similaire avec l’enquêté ; de l’autre côté se rangent les contributions soulevant les problèmes apparaissant lorsqu’il n’appartient pas au groupe étudié.
Abordons d’abord les contributions où le chercheur partage la même origine que ses enquêtés. Francisca Sirna montre dans sa contribution comment elle a dû prouver son « italianité » en évoquant par exemple les beautés et les bons côtés du pays d’origine afin de mettre en confiance les migrants d’origine italienne qu’elle a interrogés. Cependant, bien qu’italienne, la chercheuse a rencontré des difficultés relatives au décalage de classe sociale et de génération avec ses enquêtés. Elle parle d’une « distance » qui fut difficile à atténuer compte tenu de ses diplômes et de sa bonne maîtrise du français. La complicité s’est installée dès lors qu’elle évoqua ses propres problèmes lors de son installation en France. Nathalie Oria évoque une situation similaire dans sa contribution relative à l’immigration des femmes. La plupart de ses enquêtées n’ont accepté de lui parler qu’après avoir su que la chercheuse avait vécu un parcours similaire au leur. Toutefois, la proximité migrants/ chercheur se joue parfois sur des nuances très subtiles. En effet, il ne suffit pas d’être issu du même pays d’origine, il faut aussi provenir de la même région. Francisca Sirna fut confrontée au contentieux entre le piémont et les italiens méridionaux marquant ainsi une méfiance entre elle, italienne méridionale, et ses enquêtés issus du Piémont. Pareillement, Atmane Aggoun, dans sa recherche sur l’aménagement des habitations des familles algériennes immigrées, fut confronté à un problème similaire. Ne maîtrisant pas le dialecte des régions algériennes d’où provenaient ses interlocuteurs, il fut parfois exclu de l’entretien lorsque ses enquêtés utilisaient entre eux un dialecte alors qu’ils parlaient parfaitement le français et l’arabe. Cela montre la difficulté d’établir un lien de confiance tout en soulignant les possibilités que les enquêtés ont de cacher ou voiler des informations à l’enquêteur. Vaincre la méfiance des migrants constitue le premier et principal obstacle à franchir. La connaissance de la langue est un élément capital pour y parvenir. Partager la même origine facilite le processus d’acceptation du chercheur : « Ce processus [l’acceptation de l’enquêteur] est le résultat de fréquentations et d’un lien affectif qui s’est tissé au fur et à mesure des deux côtés. Cette proximité sociale, vraie ou supposée, mais en tout cas perçue en tant que telle par les enquêtés, a permis l’instauration d’un sentiment de confiance. De ce fait, les entretiens, n’ont pas été perçus comme une imposition, mais au contraire comme un échange entre compatriotes » (p. 29).
Néanmoins, la proximité entre le chercheur et ses enquêtés peut aussi dévoyer l’enquête si le chercheur s’identifie avec son terrain sans instaurer une distance suffisante. Nathalie Oria relate son expérience dans laquelle « l’histoire commune que nous partagions rendait délicate la mise à distance. J’avais le sentiment, comme Bourdieu l’explique dans La misère du monde, d’être “embarquée”, attirée dans une tentative de socio-analyse à deux » (p. 151). Le chercheur peut aussi traverser une autre complication, comme en témoigne Olga Bronnicova, lorsqu’il se trouve lui-même tiraillé intérieurement entre deux cultures et qu’il ne sait plus définir l’endroit où il se trouve, pris dans les interrogations de ses propres contradictions.
Le second axe du livre est constitué par des contributions dans lesquelles le chercheur ne partage avec ses enquêtés aucun marqueur identitaire (ethnie, génération, genre, statut social). Se pose alors la question des stratégies à mettre en place sur le terrain pour franchir ces frontières, obtenir des informations, instaurer une confiance et se dégager de situations parfois délicates. En effet, lors de son enquête dans le milieu d’affaires franco-nigérien, Marjolaine Paris nous rapporte qu’elle fut très régulièrement prise à partie par ses interlocuteurs lorsqu’elle leur demanda de caractériser la culture française puis la culture nigériane : « Je suis souvent prise à partie au nom de cette ethnicité par des affirmations du type “vous les français, vous êtes comme ça” lorsqu’il s’agit de nigérians, ou “vous savez aussi bien que moi qu’il sont comme ça” lorsqu’il s’agit de français parlant des nigérians » (p. 51). Marjolaine Paris met en parallèle les frontières sociales et ethniques. Selon elle, il s’agit d’un problème similaire. Le sociologue doit alors opérer un travail afin de se détacher de sa nationalité ou de son statut social. Il doit le mettre à distance lors de ses entretiens, le désamorcer afin que cela n’altère pas la relation d’enquête et les données qui s’en suivent. Il ne s’agit donc plus d’établir une complicité par affinité identitaire mais d’objectiver explicitement l’identité du chercheur afin de s’en distancier. Quel que soit le chercheur, l’enquête auprès des migrants nécessite donc un travail sur les éléments identitaires du chercheur.
Une question guide le lecteur tout au long de l’ouvrage : quelle est la spécificité de l’enquête auprès des migrants ? Atmane Aggoun remarque que la venue d’un enquêteur au sein de l’intimité des familles algériennes est souvent peu appréciée, mais cela n’est pas une spécificité des familles immigrées. Les autres difficultés qu’il rencontra ne découlent pas spécifiquement des phénomènes liés à la migration, mais se retrouvent dans la population française en général. Par ailleurs, tout comme Leyla Sall, Olga Bronnicova développe des outils conceptuels importés d’un autre champ sociologique, reliant ainsi son enquête à la théorie des réseaux mise au point par Mitchell J. Clyde. Cela montre qu’il existe aussi de nombreuses perspectives et problèmes partagés par tous les terrains sociologiques.
Par ailleurs, il convient de préciser que toutes les contributions s’appuient sur des démarches qualitatives et qu’aucune ne fait part de recherches quantitatives concernant les migrants. Or, toutes les remarques énoncées dans l’ouvrage s’appliquent par nature à la démarche qualitative qui est par définition circonstanciée en fonction de l’échange humain et singulier entre l’enquêteur et l’enquêté.
Une autre dimension reste implicite tout au long des différentes contributions. Indépendamment des problèmes de terrain liés à la langue ou à l’identité du chercheur, l’enquête auprès des migrants s’inscrit dans un contexte social où l’immigration constitue un thème particulièrement délicat. Il s’agit d’une part d’un enjeu politique fort dans la société et, d’autre part, d’un domaine auquel est lié bien souvent des souffrances vécues par les migrants. Cet aspect caractéristique de la sociologie des migrants est un élément essentiel à considérer pour aborder tout travail de terrain sur ce thème.
Au fil de terrains allant du Niger à l’Italie en passant par les familles algériennes vivant en France, l’ouvrage collectif Enquêter auprès des migrants retrace donc les spécificités et les difficultés du travail de recherche sur ce thème complexe et délicat. Une large partie de l’appréhension du travail d’enquête se trouve dans les marqueurs identitaires partagés ou non entre l’enquêteur et le migrant interrogé. Le chercheur doit construire et définir sa place au sein de son terrain : en fonction de cette place, il sera perçu de manière différente par ses interlocuteurs, et par là-même le discours qui lui sera tenu pourra être différent. Ce livre appelle une comparaison du travail d’enquête auprès des migrants avec d’autres terrains de recherche afin de mieux en dégager les spécificités et d’ouvrir ce questionnement aux autres champs de la sociologie
